Le Figaro | Les secrets de Fortuny sur l’île de la Giudecca

Les secrets de Fortuny sur l’île de la Giudecca – Samedi 17 Juillet 2021
par Béatrice De Rochebouët

C’EST sur l’île de la Giudecca que se tient la fabrique des tissus vénitiens Fortuny, mondialement connue pour ses fameux plissés de soie. Le nom se lit en majuscule, de très loin, sur l’imposant bâtiment de brique, en bordure du canal. Le souvenir de son prolifique fondateur, dont on fête le 150e anniversaire de la naissance, qui était à la fois peintre, graveur, sculpteur, photographe, scénographe, archi­tecte, couturier, inventeur de luminaires et maître de l’éclairage théâtral, est inscrit sur une plaque de marbre : << Ici, de 1921 à 1949, Mariano Fortuny Madrazo a déployé son travail et son génie visant à atteindre la beauté. Ceux qui l’ont connu et aimé ont placé cette plaque en sa mémoire. >>

Tout est dit. Mais il faut pénétrer dans le lieu entouré de I’ un des plus grands jardins privés de Venise pour mieux comprendre l’esprit de cette marque qui a traversé le temps en gardant jalousement ses secrets de fabrication.  Personne n’a jamais eu le droit de pénétrer dans le saint des saints de l’atelier de création. Seul le showroom se visite. On devine toutefois derrière les rideaux ceux qui conçoivent depuis des années les lés de tissus sur les machines datant du temps du fondateur. lls sont vingt – neuf, dont vingt- trois entièrement consacrés à la production, à y travailler. Tous se sont engages – par écrit, dit-on ! – à ne jamais rien révéler…

Le mystère ajoute du piquant à cette fabuleuse enseigne vénitien ­ ne, dont les deux frères quinquagé­naires Mickey et Maury Riad ont repris la direction. << Nous avons une profonde admiration pour Mario Fortuny, dont le talent entrepreneurial était exceptionnel pour l’époque, expliquent ces deux enfants de la banlieue new- yorkaise qui étaient encore au collège quand leur père racheta la maison Fortuny, en 1988. C’était un homme en avance sur son temps : tout en habillant de soie l’actrice italienne Eleonora Duse et la comtesse Greffulhe, légende vivante du Paris de la Belle Époque racontée par Marcel Proust, il a déposé plus de vingt brevets, dont celui de la robe Delphos, qu’ il attribua à sa femme et muse Henriette Negrin, rencontrée à Paris en 1902, et a inventé une nouvelle méthode d’ impression sur textiles qui a relancé les techniques vénitiennes tout comme celle de gravure des plaques photographiques. »

Jouxtant l’usine Fortuny, il y a le Molino Stucky, gigantesque bâtiment industriel, lui aussi en brique, transformé en un palace de la chaîne Hilton. C’est en 1919 que Giovanni Stucky vendit le terrain à Mariano Fortuny afin qu’il puisse y créer son atelier. Des bosquets de roses, des tonnelles, des guirlandes de feuillages prolifèrent autour de la piscine trônant au milieu de ce jardin luxuriant. Cette inspiration végétale, on la retrouve dans bon nombre de tissus tressés parfois de fils d’or. La société maintient la même production, mi- industrielle, mi – artisanale, à partir du même coton d’Egypte, et les mêmes types de colorations issues de substances organiques, avec l’ajout de métaux pour les colorants or et argente. Comme le processus de teinture est unique pour chaque pièce de tissus, le résultat diffère selon les conditions climatiques ou la dose de pigment. C’est là tout l’attrait de cette production, toujours   différente mais identifiable au premier regard.

Révolutionnaires, le châle Knossos et la robe Delphos

On ne racontera jamais assez la formidable destinée que connut Mariano Fortuny y Madrazo, homme d’une curiosité et d’une inventivité rares, né le 11 mai 1871 à Grenade et mort le 3 mai 1949. II passe une enfance entre Paris, Biarritz et Madrid marquée par le décès prématuré e de son père. C’est dans la cite des Doges, ville cosmopolite réunissant les cultures occidentale et orientale, propres à assouvir sa passion de découvertes, qu’il choisit de s’installer avec sa mère et sa sœur, Maria Luisa. Et plus précisément, vers 1898, au Palazzo Pesaro degli Orfei – transforme plus tard en musée -, qui lui offre tout l’espace requis pour parfaire ses créations révolutionnaires, comme le châle Knossos et la robe Delphos. Ensemble, Mariano et Henriette montent un atelier dont la réputation conquiert rapidement l’élite européenne. Si bien qu’ils ouvrent leur usine, en 1922, sur l’île de la Giudecca, Après le décès de Mariano Fortuny en 1949, l’aube de son 78e anniversaire, l’héritage Fortuny est repris par l’architecte d’intérieur new – yorkaise Elsie McNeill, qui introduit la marque auprès de célébrités aux États-Unis. Elle se marie avec le comte vénitien Gozzi prenant le nom d ‘Elsie Lee Gozzi. Celle que l’on sur nomme < la Contessa > devient l’ambassadrice de la marque pendant près de quarante ans.

Pour que Fortuny survive aux évolutions de son époque, elle réussit à convaincre son ami avocat Maged Riad d’en reprendre les rênes. Elles furent ensuite confiées à ses jeunes fils, Mickey et Maury. Aujourd’hui, les deux frères sont aux commandes de l’entreprise. Ils ont élargi l’univers des textiles Fortuny en modernisant la marque par des collaborations avec des couturiers (Valentino) et des stylistes (Rick Owens) et des produits d’intérieurs, comme les cousins ou les lampes, toujours fabriques à la main. Sa collection 2021, Imago, développée pendant le confinement, a élargi la gamme de couleurs en proposant vingt-cinq nouveaux tons, des roses inspires des couchers de soleil vénitiens et des toits en terre cuite, aux bleus et gris des paysages de la Lagune.

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